FR - “Sois Jeune et Rebelle Toi”: La Jeunesse Française se Soulève
Beaucoup de maux

“Taxez les riches, pas notre avenir”, “La jeunesse s’exprime, la police réprime”, “Moins de répression, plus d’éducation”. Voici quelques-uns des slogans observés ces dernières semaines lors des manifestations étudiantes qui ont envahi les rues des villes françaises. Depuis quatre semaines, des dizaines de milliers de lycéens et d’étudiants manifestent pour réclamer une meilleure qualité de l’enseignement et une meilleure reconnaissance de leurs droits par le gouvernement. Le mouvement s’est récemment transformé en un mouvement social plus large, uni par le rejet de la classe politique actuelle. Partant des lycées des départements d’outre-mer ainsi que de Créteil et Saint-Denis, les villes les plus pauvres de France, les mobilisations se sont propagées à l’ensemble du pays, aux universités et à d’autres secteurs. Tout cela se déroule dans un contexte de hausse des prix du carburant et d’inflation galopante, à quelques mois seulement des élections présidentielles en mai prochain.
Une éducation en crise profonde
Ce mouvement s'inscrit dans un contexte politique et social très particulier. La vie politique française ressemble de plus en plus à une saga, et même pour les Français, elle devient de plus en plus difficile à suivre. Nous allons donc essayer de faire simple.
Le président Emmanuel Macron est au pouvoir depuis plus de neuf ans maintenant, et ses gouvernements successifs ont profondément réformé le lycée et l’enseignement supérieur. La principale réforme, mise en œuvre en 2018, est la transformation du baccalauréat, qui a rendu le choix des matières beaucoup plus libre et augmenté le nombre d’heures de cours. Les élèves peuvent désormais choisir parmi de nombreuses matières pour se spécialiser dans un domaine (sciences, philosophie, histoire…), ce qui a engendré beaucoup d’incertitude et créé des inégalités. Ceci a aussi causé une augmentation du nombre d’élèves par classe, puisque beaucoup d’entre eux souhaitent suivre les mêmes cours. Le journal britannique The Guardian explique que la France se trouve dans le peloton de tête des pays de l’OCDE avec le plus grand nombre d’élèves par classe au lycée (plus de 29 alors que la moyenne se trouve à 26 élèves), et c’est aussi un des pays avec le plus grand nombre d’heures de cours au lycée. Cette réforme est donc une des principales causes de la mobilisation actuelle. Les élèves se plaignent des longues journées de cours qui peuvent s’étendre de 8 heures à 18 heures, avec des creux dans la journée causés par des professeurs absents et non remplacés. Et en tant qu’élève français au lycée il y a quelques années, j’en ai souvent fait l’expérience.
Une autre source majeure de la colère lycéenne est liée à la réforme des admissions post-bac. Le gouvernement Macron a mis en place la plateforme Parcoursup en 2018, sur laquelle les élèves peuvent choisir dix “vœux” et classer les écoles ou universités qu’ils souhaitent rejoindre une fois leur diplôme obtenu. La plateforme est réputée pour sa complexité et son opacité, qui sont régulièrement dénoncées par les lycéens. Beaucoup témoignent également du stress que ce processus génère pour eux et leurs familles, car la plateforme n’explique pas comment les choix sont faits. Ensuite, plusieurs sociologues ont démontré que l’algorithme de Parcoursup perpétue des inégalités préexistantes entre les classes sociales et les lieux de résidence. Par exemple, selon l’INSEE, la part de bacheliers issus de milieux aisés a augmenté de 7 % dans les filières les plus sélectives avec la mise en place de Parcoursup. De plus, les universités les plus prestigieuses se trouvent en région parisienne, et les élèves résidant aux alentours ont plus de chances de les intégrer. Donc, Parcoursup crée beaucoup d’incertitude pour les lycéens quant à leur avenir, et ils n’ont que peu de poids dans le choix qui est fait pour eux.
On pourrait trouver assez paradoxal que les étudiants se plaignent des conditions insalubres dans les lycées et que le gouvernement ait baissé le budget de l’éducation nationale durant la dernière décennie. La part de la dépense publique dans l’éducation par rapport au PIB a baissé de 0,2% selon l’OCDE, alors que le gouvernement a déclaré faire de l’éducation sa priorité. Et quand on se penche sur la façon dont ce budget est dépensé, on s’aperçoit que plus de 2/3 sont consacrés aux salaires et aux retraites des enseignants, et une très faible part est dédiée à l’entretien des bâtiments. Alors que la France traverse une crise budgétaire (ce qui mériterait un article entier), le gouvernement annonce augmenter le budget de l’éducation… mais quand on déduit le poids de l’inflation, on s’aperçoit qu’il est sévèrement amoindri. Cette réduction du budget de l’éducation nationale ajoute une dimension supplémentaire à la colère des élèves et des enseignants. Sept ministres se sont succédé en neuf ans, et les négociations budgétaires en cours sont plus incertaines que jamais.
À quoi ressemblent les manifestations ?
Il est important de remarquer que les manifestations ont commencé dans les territoires d’outre-mer bien avant d’arriver dans l’hexagone. À Mtsangadoua à Mayotte, un blocus s’est déroulé dès le 31 août, et ce mouvement s’est rapidement répandu en Martinique, Guadeloupe, Réunion, et Guyane. Dans tous les territoires d'outre-mer, les mêmes problèmes se succèdent: un manque de toilettes, d’eau potable, de ventilation et d’enseignants, et une infrastructure insuffisante pour la scolarisation de l’ensemble de la population. Le lycée Younoussa Bamana à Mamoudzou sur l’île de Mayotte est un exemple frappant: le bâtiment, destiné à accueillir 900 étudiants, a reçu environ 2300 élèves cette année. Comme les députés Steevy Gustave (du département de l'Essonne en Île-de-France) et Jean-Victor Castor (du département d'outre-mer de Guyane) l’ont remarqué, les territoires souffrent d’une dégradation politique, sociale et économique qui date de la période coloniale. Ces manifestations se sont finalement répandues en France métropolitaine en septembre.
La première mobilisation s'est déroulée le 17 septembre, au lycée Saint-Exupéry à Créteil, au sud de l’Île-de-France. Les images des blocages se sont répandues rapidement sur les réseaux sociaux. Le 29 septembre, les mobilisations ont pris une plus grande envergure, puisque la mobilisation lycéenne s'est déroulée en même temps qu’une grève nationale pour demander plus de ressources dans la fonction publique. Cette manifestation a rassemblé environ 200 000 manifestants, dont 1 enseignant sur 10, et elle a affecté 330 lycées. Cette grève s'est déroulée seulement 2 jours avant la présentation du nouveau budget du gouvernement de Sébastien Lecornu. Ce nouveau budget a comme objectif de faire des économies pour minimiser la dette nationale, puisque le taux d'intérêt à 10 ans a dépassé 4,8% pour la première fois depuis la crise économique de 2008. Ce budget cible les dépenses concernant les retraités, la Sécurité sociale ou encore la santé.
Entre le 21 septembre et le 16 octobre, il y a eu plus de 200 lycéens blessés (dont 76 ont été blessés le 29 septembre) et 6800 arrestations. Selon le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, la réponse policière s’est effectuée avec“la plus grande proportionnalité”. Cependant, le 13 octobre, l’Inspection générale de la Police nationale (l’IGPN), organisme responsable d’enquêter sur les pratiques policières, avait déjà ouvert 36 enquêtes.
Bally Bagayoko, maire de Seine-Saint-Denis, s'est interposé entre les manifestants et la police le 8 octobre. Le maire a déclaré, après la mobilisation, que les actions policières avaient été marquées par des biais racistes, puisque la réponse des forces de l’ordre a été bien plus violente dans les quartiers avec un taux plus important de personnes immigrées. Cette violence et ce racisme sont devenus visibles avec les slogans “Bismillah c’est les ténèbres” et “On va bien manigancer avec ma djellaba”, désormais célèbres. Ces deux phrases sont des exemples de tentatives d’infiltration échouées par la police. À travers les réseaux sociaux, des agents de police ont essayé d’infiltrer des blocus lycéens, en prenant des noms associés aux migrants d’Afrique du Nord, et en utilisant l’argot de la jeunesse assez maladroitement, pour un résultat assez ridicule. Ces tentatives sont rapidement devenues des memes sur les réseaux sociaux et ont démontré l'incompétence et le racisme de la police française.
Derrière l’Éducation : Une colère nationale
Continuons notre saga politique française. La population a le sentiment de ne pas être entendue par le pouvoir politique et qu’il est impossible d’exprimer son opinion librement. La plupart des mouvements sociaux depuis dix ans ont été réprimés, comme les “Gilets Jaunes” en 2018 et 2019, ou la mobilisation contre la réforme des retraites en 2023. La situation politique s’est retrouvée complètement bloquée en 2024 après les élections législatives anticipées. L’Assemblée nationale s’est retrouvée divisée en trois blocs irréconciliables: l’alliance de gauche, le bloc central et l’extrême droite. À la suite de ces élections, le président a fait comme si de rien n’était en nommant un gouvernement de droite, méprisant ainsi le vote des Français.

Toute cette frustration accumulée est en train de jaillir dans la rue aujourd’hui, et le mouvement lycéen a été l’étincelle qui a déclenché cette explosion de colère. Les gens en ont assez d’être constamment négligés, et c’est ainsi qu’on observe une convergence des luttes entre syndicats, agriculteurs, salariés du privé, certains retraités et les étudiants. Cette union a pu être observée le samedi 17 octobre, quand près de 800 000 personnes ont battu le pavé partout en France contre la politique du gouvernement Macron, mais aussi pour demander de l’aide face à une flambée des prix des carburants et une inflation de plus en plus difficile à supporter. D’autres appels à la convergence des luttes ont été lancés pour demain et les prochaines semaines.
Toutefois, les manifestants doivent faire face à la répression policière ordonnée par le pouvoir en place. Le 17 octobre, les cortèges ont été dispersés avant même de démarrer, comme l’ont raconté des manifestants au Havre (sur la photo ci-dessus), à Paris, à Bordeaux ou à Lyon. La police a fait usage de gaz lacrymogènes et d'autres armes contre les manifestants.
Une réponse politique et sécuritaire
Il y a eu énormément de cas de violences policières ces dernières semaines. En Guadeloupe, une jeune fille de 16 ans a reçu un tir d’un lanceur de balles de défense (LBD). À Argenteuil et à Tours, deux mineurs ont été frappés à l'œil par des LBD. Un d’entre eux a perdu l’usage d’un œil, et l’autre est encore dans une situation critique. À Lens, une grenade lacrymogène a arraché la main d’un enfant de 15 ans. Ces actions se sont rapidement viralisées sur les réseaux sociaux, si bien que Laurent Nuñez a finalement dû suspendre l'usage des grenades assourdissantes, en clarifiant que cette suspension n'était valable que pour les manifestations des lycéens. De son côté, le ministre de l'Éducation nationale, Édouard Geffray, a déclaré “légitimes” les plaintes de lycéens, mais a tout de même défendu l’intervention policière.

Cette décision a été condamnée par Manuel Bompard (coordinateur national de La France Insoumise) et Boris Vallaud (président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale), qui ont déclaré qu’il “était temps de bannir” l’usage de ces armes de guerre qui n’avaient “rien à faire face à une manifestation lycéenne”. Dans le même temps, Marine Le Pen, candidate présidentielle du Rassemblement National, parti d'extrême droite, a déclaré que la police avait seulement fait son travail effectivement et a vivement critiqué cette suspension. Alors que ce débat faisait rage, le président de la République, Emmanuel Macron, a appelé à l'empathie et au calme. Il a aussi déclaré que la police n’interviendrait que quand les manifestations seraient violentes.
Les déclarations de Messieurs Macron, Núñez et Geffray sont dangereuses, puisqu’elles contribuent à la normalisation de la violence de l’état contre les citoyens. Ceci présuppose que l’état est une entité avec des priorités supérieures aux droits des citoyens, au lieu d’être un outil pour améliorer la vie du peuple français. Quand l’état cesse de prioriser le bien-être de tous ces habitants et préfère maintenir le statu quo, la police devient une arme d’oppression qui défend les intérêts d’une élite minoritaire. La réponse policière est une claire illustration du danger de leurs déclarations. Dans le cas présent, les forces de l’ordre réduisent au silence les lycéens français et ignorent les demandes: l'amélioration de l'éducation et de l’infrastructure publique en France et de meilleures conditions de travail et d'étude pour les enseignants et les étudiants. Les effets de cette violence sont amplifiés par le biais raciste de la police française. C’est maintenant qu’il faut se questionner sur le rôle que joue la police dans la normalisation de la violence contre les citoyens et la défense des intérêts des élites, même si ces intérêts vont contre le bonheur de la plupart des Français.
Un écho international
Ces manifestations se sont étendues au-delà des frontières françaises, notamment en Belgique. La première manifestation s’est déroulée à Liège le 6 octobre et a été suivie par d’autres manifestations dans les villes wallonnes de Mons et Charleroi. Comme en France, les plaintes des manifestants se sont concentrées sur le système éducatif et les dernières réformes qui forceront les enseignants à travailler plus d’heures chaque semaine. La réponse policière a aussi été extrêmement violente dans ce cas-ci. La mobilisation est aussi arrivée jusqu’en Allemagne et en Italie (dans une moindre mesure).
La réaction de Donald Trump, président des États-Unis, mérite également d'être mentionnée. Sa présidence a été marquée par les mesures contre les immigrés, et il a ainsi déclaré que ces manifestations avaient été provoquées par l’Islam et les immigrés, même s’il n’est nullement question de l’Islam ou de l’immigration dans le cas présent. Ces déclarations ont été perçues comme une justification pour pouvoir renforcer ses mesures anti-immigrés et ses “politiques de la cruauté” aux États-Unis, seulement un mois avant les élections de mi-mandat.
La suite au prochain épisode
Après avoir lu tous ces éléments, vous vous demandez sûrement comment sortir de cette situation. Eh bien, personne ne le sait vraiment. Dans son allocution du dimanche 18 octobre, le président Macron n’a annoncé aucune mesure concrète, simplement une série de concertations politiques avec les syndicats et les partis représentés à l’assemblée nationale.
Dans ce contexte tendu, l’examen du budget pour 2027 a démarré assez houleusement. Le gouvernement a déjà annoncé d’importantes coupes dans les dépenses publiques, augmentant la précarité des plus modestes et des retraités, sans augmenter les recettes en taxant les plus riches ou les dividendes des multinationales, comme proposé par l’économiste Gabriel Zucman. La France ambitionne de renouer avec un déficit à 5% du PIB, bien loin de la règle européenne des 3%.
Les Français vont donc devoir attendre encore six mois avant de faire entendre leur voix dans les urnes.





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